rubriques

« Alpha, si tu ne tiens pas tes promesses… »

illustration

À l’heure où j’écris ces lignes, l’écho des tirs groupés sur la demeure présidentielle à Conakry s’est à peine dissipé. Alpha Condé est sauf, mais la cible est atteinte : la démocratie. Elle n’est pas morte, elle est blessée, ébranlée, peu sûre d’elle. Les militaires indisciplinés et vindicatifs qui ont tenté d’assassiner le président récemment élu ont cruellement rappelé à chacun que la démocratie met des générations à émerger, mais peut être balayée en quelques heures par un escadron de mutins.
Alpha Condé, c’est un fait, polarise et divise, alors qu’il souhaite tout le contraire. Il a perdu des amis précieux et gagné des ennemis jurés. À qui la faute ? À l’exercice du pouvoir, sans doute. Mais peut-on se contenter de cette généralité au moment où les tensions internes vont en s’aggravant et préoccupent même les pays voisins ? Ce n’est pas le peuple qui a tort, car il souffre et espère. Le Professeur Alpha Condé, militant de la démocratie primé en 2004 par notre journal au titre de «Personnalité politique de l’année», est un homme de conviction. À l’Hôtel de Poulpry (Polytechnique), où avait lieu la cérémonie à Paris, je me souviens l’avoir prévenu, certes sur un ton enjoué, dans mon allocution : «Tu veux devenir président - et tes chances sont réelles. Sache alors que nous te surveillerons. Si tu ne tiens pas tes promesses, nous te dénoncerons !» Nous avions tous ri. Plus maintenant, car «Alpha» a échappé à un attentat contre sa personne, qui a fait plusieurs morts et des blessés. Et s’il avait été tué si tôt, qu’aurait-il laissé derrière lui ? L’image d’un homme qui a lutté cinquante ans pour une cause noble, a connu la prison et les privations avant d’accéder enfin au pouvoir dans un halo de violence et de contestations qu’il n’a pas su apaiser ? Le souvenir d’un homme intransigeant sur ses principes, incapable de nouer le dialogue avec ses adversaires d’hier dont il a lui-même agrandi le cercle en stigmatisant toute leur communauté? Un leader perçu comme sectaire et, insulte suprême, «tribaliste» ? Un comble pour un authentique panafricaniste !
Alors, cher Alpha, le message de «MRB» ne devrait pas te surprendre: les tirs nourris contre la fenêtre de ta chambre étaient des coups de semonce pour un sursaut salutaire. Tu n’es pas devenu président pour plaire seulement à tes partisans, mais davantage encore, sans doute, pour convaincre ceux qui ne sont pas d’emblée dans ton camp. Lorsqu’on est le chef, il n’y a pas de bonne conscience à vouloir ignorer ceux de tes compatriotes qui ne t’aiment pas. On te jugera justement à ton habileté à rallier à toi le maximum des enfants de Guinée. En te voyant t’y essayer sans relâche, les critiques changeront de camp et viseront ceux qui refusent ta main tendue. Pour le moment, il faut que tu la sortes clairement de la poche de ton boubou…

Un auditeur demande : «Que reproche-t-on à Kaddafi ?»
Plus grand monde, en Afrique et au-delà, ne soutient l’OTAN dans son entreprise de bombardements massifs et continus de la Libye, à la seule fin de liquider Mouammar Kaddafi, au propre comme au figuré. Il y a belle lurette qu’a été dévoyé et outrepassé le mandat de l’ONU prévoyant seulement une «zone d’exclusion aérienne» dont les zélateurs nous avaient assuré qu’elle était parfaitement réalisable. Sans «effets collatéraux», euphémisme pour massacres non programmés d’innocents, et sans ingérence autre que la protection des populations menacées par «Kaddafou». Au lieu de cela, on a appris que la France, très en pointe contre le «Guide» qu’elle courtisa si récemment, avait livré des armes aux «insurgés» et préconise que les fonds libyens gelés soient octroyés à ces derniers pour les payer… La curée à laquelle nous assistons aujourd’hui est tellement invraisemblable que beaucoup d’entre nous ont oublié le début de l’histoire. Comment a-t-on pu ouvrir la porte à un tel désastre qui risque de conduire à la partition de la Libye sur la base des intérêts étrangers ? C’est tout le sens de la question posée par un auditeur en direct sur une radio. Il convenait donc de se remémorer la première séquence, celle qui a convaincu les membres du Conseil de sécurité de l’ONU, donc une bonne partie de la planète, à autoriser la France et la Grande-Bretagne à agir au sein d’une coalition de «bonnes volontés». Souvenez-vous : faisant écho aux soulèvements populaires en Tunisie et en Égypte, des groupes de Libyens s’étaient insurgés contre le pouvoir à Benghazi, fief réputé rebelle. La riposte du régime fut brutale et les sorties de Kaddafi, loin de rechercher l’apaisement, ont fait peur à tous. Qui a oublié l’ambassadeur de la Libye à l’ONU, en larmes, implorant ses collègues de «stopper Kaddafi» qui était en train de massacrer son peuple ? Vu le CV du Guide, la «communauté internationale» était en droit d’attendre le pire – et a agi. Jusque-là, tout le monde était d’accord. Puis, l’appétit est venu en mangeant… Qui a manipulé qui dans cette affaire ?

L’Union africaine a-t-elle «échoué» en Côte d’Ivoire ?
Le jugement sans appel d’un interlocuteur m’a semblé globalement injuste. L’Union africaine, il est vrai, reste notre «punching ball» de prédilection, l’institution que nous adorons critiquer. Que de manifestations d’impuissance ! Que d’indécision ! Certes. Sur le dossier ivoirien cependant, on peut estimer qu’elle a eu un impact clair et palpable. D’abord, par la voix de Jean Ping, président de la commission, en prenant rapidement partie pour le respect du vote des Ivoiriens et la victoire d’Alassane Ouattara. Pour une fois, l’UA n’était nullement à la traîne, servant au contraire de repère aux «étrangers», essentiellement l’Union européenne et les États-Unis. L’organisation panafricaine a ensuite endossé le rôle de médiateur et dépêché à Abidjan des représentants de haut niveau ; le Malawite Bingu wa Mutharika, alors président en exercice de l’UA ; l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki ; l’actuel Premier ministre kenyan Raila Odinga ; le Béninois Yayi Boni, etc. Les chefs d’État se sont succédés dans la capitale économique ivoirienne avec des fortunes diverses, certains étant récusés par l’une ou l’autre des parties. Si ce ballet diplomatique n’a pas convaincu Laurent Gbagbo de céder son fauteuil, il a néanmoins maintenu la pression sur tous les protagonistes et la question ivoirienne au-devant de la scène médiatico-politique. À aucun moment, l’Union africaine n’a renoncé à être du côté de l’initiative, la dernière étant déterminante. L’idée de créer un «comité des sages» habilité à rendre un verdict contraignant pour les deux parties au terme d’un mois de consultations a pu être considérée comme vouée à l’échec, face à l’obstination suicidaire de Laurent Gbagbo. C’est néanmoins la conclusion du comité des sages entérinant la victoire d’ADO, tout en enjoignant au président sortant de quitter le palais présidentiel, qui a fourni le fondement de légitimité nécessaire aux décisions ultérieures du Conseil de sécurité, notamment celle de demander à la France, par l’Opération onusienne Licorne, de stopper les armes meurtrières du jusqu’au-boutiste retranché dans le palais de Cocody. Pour une institution comme l’UA, le succès ne se mesure pas au kilo, comme des sacs de cacao. Il est au bout d’un tunnel incertain que l’on ne cesse d’éclairer même avec des torches minuscules, jusqu’à voir apparaître la lumière…

L’option «France toute» d’ADO. Pourquoi pas ?
Lors de l’investiture d’Alassane Dramane Ouattara (ADO), on ne voulait pas trop en faire, mais il ne s’agissait pas, non plus, de mettre sous le boisseau la place de la France dans la nouvelle Côte d’Ivoire. Ayant participé de manière décisive à la résolution du conflit post-électoral, la France était clairement à l’honneur à Yamoussoukro où des «Merci Sarko !» scandés par l’auditoire ont rempli d’aise le président français. C’est donc une relation qui s’affiche sans complexe comme privilégiée, expression qui prend un sens dépoussiéré après les contorsions hypocrites du régime Gbagbo qui s’est fait à bon compte une réputation de «patriote». Il lui suffisait d’affirmer haut et fort son «indépendance» vis-à-vis du néocolonialisme incarné par le régime de Jacques Chirac, puis de Nicolas Sarkozy, tout en accordant à certaines grandes entreprises françaises des concessions faramineuses, sans le moindre appel d’offres. Hausser le ton contre l’ancien pouvoir colonial peut rendre populaire, mais que peut rapporter à un pays une politique basée sur l’acceptation lucide d’un état de dépendance mutuelle ? Félix Houphouët-Boigny, père politique et spirituel d’ADO, avait fait le choix de la France comme partenaire stratégique au sortir de l’indépendance. Le fait est que la Côte d’Ivoire ne s’est jamais mieux portée qu’à cette époque et le contraste avec l’ère Gbagbo est saisissant. C’est contre la France que les anciennes colonies ont, à juste titre, voulu arracher la souveraineté nationale. En Guinée, Sekou Touré l’a fait avec hargne et radicalisme. Le bénéfice qu’il en a tiré pour son pays reste à prouver. En cinquante ans, les nouveaux États ont pu expérimenter la multiplicité des relations internationales – et leur volatilité. Le phénomène du binôme, du partenaire de référence, existe à l’échelle des Nations. Les relations anciennes, souvent issues de la colonisation, ont pu parrainer des essors économiques en Asie ou en Amérique latine, sans empêcher l’indispensable diversité.
Après l’impératif de l’intégration sous-régionale et de la solidarité interafricaine, le lien avec la France reste paré d’atours particuliers que certains politiques et intellectuels ont cru bon de minimiser, voire de nier, ne voulant retenir que le trivial et le condamnable. Par l’histoire, la culture, la langue, la France fait partie intégrante du paysage africain où elle continue de jouer un rôle majeur. La France détient notamment la clé des monnaies de la zone franc – et sortir de cette prison économique ne nécessitera pas de diatribes inflammatoires mais une collaboration intense, un dialogue qualifié, dans un climat de confiance et de fraternité.
Loin de son déplorable discours de Dakar, Nicolas Sarkozy a planté le nouveau décor : il souhaite «établir avec la Côte d’Ivoire la relation renouvelée, sereine, fraternelle, décomplexée – tournons-nous vers l’avenir au lieu de systématiquement évoquer le passé – et équilibrée entre deux grands pays indépendants et maintenant démocratique, que j’appelle de mes vœux.» C’est le pari de la nouvelle équipe aux commandes en Côte d’Ivoire.