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Paul Biya est-il rééligible ?

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À quelques mois de l'élection présidentielle prévue pour le mois d'octobre, alors que quelques candidats de l'opposition se sont déjà déclarés, la question de l'éligibilité du président en fonction est rentrée dans le débat public, du fait de la modification constitutionnelle qu'il a lui-même orchestrée en 2008. Au moment où ses partisans multiplient des appels à candidature en sa direction, et où son parti, le RDPC, doit tenir un congrès très attendu.

On est encore loin de l'effervescence que devrait susciter une échéance aussi importante que celle de l'élection présidentielle. Une situation plutôt étrange, dont on peut chercher les explications aussi bien dans la désaffection croissante des Camerounais vis-à-vis des politiques et de la politique depuis le retour au multipartisme, que dans le sentiment d'un scrutin joué d'avance au profit du président sortant. Au point que l'un des enjeux pour le pouvoir de Yaoundé semblait se jouer jusqu'ici autour du taux de participation. Sauf que depuis quelques temps, on note une frilosité dans le camp présidentiel, réveillé par un débat juridique sur l'éligibilité de son champion, Paul Biya.

Tout part d'une chronique publiée le 21 avril dernier dans le quotidien Mutations, l'un des journaux les plus en vue du pays, par Alain Didier Olinga, maître de conférences et chef du département de droit international à l'Institut des relations internationales du Cameroun (IRIC), sous le titre : «Élection présidentielle : la nouvelle règle du jeu». Dans cette chronique, l'auteur analyse les derniers textes adoptés par l'Assemblée nationale qui venait de siéger en session extraordinaire. L'un d'eux porte sur des amendements de certaines modalités de l'élection présidentielle, dont le relèvement de la caution, et l'autre revoit la composition du conseil électoral de Elections Cameroon (ELECAM), la structure chargée désormais de l'organisation des élections, et dont la présidentielle constituera le baptême de feu.

De ces textes, Alain Didier Olinga pense qu'ils sont «de lecture plus cohérente, plus digeste que la version antérieure, laquelle comportait de réelles lourdeurs de style.» Jusque là, il ne semble pas y avoir de souci. Sauf qu'en poursuivant son analyse, il observe : «Démarche apparemment technique, mais dont on peut se demander si elle ne soulève pas, au plan juridique, la question de l'applicabilité automatique au mandat du président en fonction de la nouvelle clause constitutionnelle de rééligibilité sans limitation du nombre de mandats».

Il enfonce le clou dans la foulée en s'interrogeant : «La révision constitutionnelle du 14 avril 2008 peut-elle avoir eu pour effet, et si oui sur quelle base, de changer la nature du mandat en cours du président de la République, d'un mandat obtenu du peuple en 2004 sous les auspices de la clause constitutionnelle de limitation des mandats, en un mandat renouvelable indéfiniment, en l'absence de toute précision de cette nature dans le texte constitutionnel même, à l'instar de ce qui avait été prudemment fait dans les dispositions transitoires lors de la révision du 18 janvier 1996 ? Évidemment, la question intéresse plus les amateurs de controverses doctrinales que les états-majors politiques qui se préparent déjà, sans états d'âme juridiques, à battre campagne…». Ainsi venait donc d'être posée de façon subtile et publique, la question de l'éligibilité du président Biya à la prochaine présidentielle.

De portée limitée jusque là, le débat va gagner en ampleur et occuper véritablement le gros de l'espace public lorsque, un mois et demi après cette sortie d'Alain Didier Olinga, l'on assiste à une véritable levée de boucliers de la part de quelques juristes et autres politologues proches du pouvoir. Le premier à porter l'estocade sera Narcisse Mouelle Kombi, le directeur de l'IRIC (donc patron d'Alain Didier Olinga), qui fait le tour des médias publics (radio, télé et quotidien gouvernemental Cameroon Tribune), pour expliquer que la Constitution révisée en avril 2008 autorise bel et bien le président sortant à briguer un nouveau bail à la tête de l'État. Et de dénoncer «une prétendue inéligibilité du président Paul Biya à la prochaine élection présidentielle.» Une interprétation qui, selon lui, relève «de la mauvaise foi ou d'un activisme pseudo-juridique». Il trace ainsi un sillon dans lequel vont s'engouffrer d'autres tenants de cette thèse, à l'instar de Marcellin Nguele Abada, Pascal Messaga Nyamding et autres James Mouangue Kobila, universitaires eux aussi, qui prennent d'assaut les plateaux de télé et radios, en signant également quelques chroniques dans les journaux de la place. Dans le cas de James Kobila, la virulence monte d'un cran, puisqu'il traite les arguments défendus par Alain Didier Olinga et Mathias Éric Owona Nguini, un autre jeune politologue très en vue, d'«absurdes et ridicules» ; c'est dire l'ambiance.

Le RDPC crie au complot et à l'ingérence

La réaction du parti présidentiel, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), ne s'est pas fait attendre. Ses cadres ont tout de suite crié au complot. Ils estiment que leurs adversaires veulent «gagner sur tapis vert, en éliminant un candidat de la course.» Mieux encore, ils voient derrière ce débat, une manœuvre visant à faciliter «l'ingérence de puissances étrangères» dans les affaires intérieures du pays.

Une attitude qu'ils justifient par le contexte international, notamment la crise postélectorale en Côte d'Ivoire, la crise libyenne et le reste du printemps arabe, qui ont vu les interventions directes de pays occidentaux. À cela il faut ajouter le discours de la secrétaire d'État américaine Hilary Clinton à Addis Abeba, mal vécu du côté des officiels de Yaoundé, d'autant qu'il venait à la suite d'une lettre qu'elle venait d'adresser directement «au peuple camerounais», brisant les usages diplomatiques, à l'occasion de la fête nationale du pays le 20 mai, dans laquelle elle souhaitait que le pays connaisse «des élections libres et transparentes». Des préoccupations exprimées entre-temps par une mission des Nations unies qui a séjournée au Cameroun et rencontré les autorités, dont le Premier ministre Philemon Yang, pour faire part de ses observations sur le système électoral camerounais.

Autre sujet de friction, la durée au pouvoir du président Biya. Vingt-neuf ans. Une longévité de moins en moins bien perçue aujourd'hui, par les grandes puissances notamment, ainsi que l'a clairement exprimé Hilary Clinton dans son discours d'Addis-Abeba. Cela faisant suite à une sortie d'Alain Juppé, le chef de la diplomatie française, sur les antennes de Radio France internationale (RFI), au mois d'avril. S'exprimant sur les évènements au Burkina, le patron du Quai d'Orsay a indiqué que la France demandait aux pays africains avec qui elle a des rapports particuliers de «ne pas être sourds et aveugles devant ce qui se passe», et de comprendre que les pouvoirs allant au-delà de vingt ans étaient «de moins en moins acceptables», et que ces pays devaient intégrer de plus en plus les notions d'alternance.

Des brèches dans lesquelles certains acteurs politiques locaux ne manquent pas de vouloir s'engouffrer, à l'instar du Social Democratic Front (SDF) de Ni John Fru Ndi. Première force politique de l'opposition, il se dit défavorable à une élection menée par ELECAM «dans ses contours actuels, qui ne garantissent pas de transparence». En même temps qu'il souhaite la révision de certaines dispositions du code électoral. Des revendications, onze au total, contenues dans un mémorandum remis au président Paul Biya à Bamenda, dans le Nord-ouest du pays et fief de ce parti, lors de la célébration du cinquantenaire de l'armée camerounaise, qui a permis la première rencontre entre les deux hommes depuis l'instauration du multipartisme en 1991. Par la voix de son premier vice-président Josuah Osih, le SDF dit devoir exploiter le moment venu cette question de l'éligibilité du président de la République, en rappelant qu'il n'y aura pas d'élection avec ELECAM, tant que les doléances de son parti n'auront pas de suite. Autant d'éléments qui font planer des zones d'incertitudes sur cette échéance.

Il n'en fallait pas plus pour faire sortir de ses gongs le très pondéré secrétaire général du parti au pouvoir, René Emmanuel Sadi. Au cours de trois meetings tenus à l'intérieur du pays, il a appelé au «sursaut nationaliste», devant ce qui est perçu dans les rangs du parti présidentiel comme des «menaces à la souveraineté», réelles ou virtuelles. «C'est aux Camerounais de régler leurs problèmes», martèlera-t-il lors d'une de ces sorties. Un nationalisme que l'on qualifie de «mauvais aloi» du côté du SDF. La visite fin juin du sous secrétaire aux affaires africaines du département d'État américain, Johnny Carson, ne semble pas avoir totalement rassuré du côté de Yaoundé, malgré les déclarations diplomatiques sur l'excellence des rapports entre les deux pays.

Mais avant cela, une échéance non moins importante permettra de voir plus clair, celle du très attendu congrès du RDPC, qui devrait voir le mandat de son président national renouvelé, ce qui signifierait qu'il sera bel et bien candidat à l'élection d'octobre 2011.

Texte : Roger NGOH YOM/ Photos : JP Kepseu - DR